mardi 17 mai 2011

Vie et mort de "Dei Villa"


Isolés entre les plaines et barthes de l'Adour et les coteaux, entre les villages de Préchacq et de Goos, dans une boucle du Louts, ne restent plus que les pauvres débris et souvenirs d'une modeste mais très ancienne abbaye, presque disparue sous le lierre et les broussailles. Pourtant, pendant près de 600 ans, les moines Prémontrés lui donnèrent un certain rayonnement. Elle survit même à la Révolution, mais pour finalement s'éteindre en 1932 et disparaitre du paysage dans les années 1950.


Copyright © photo marc lataste

En l'absence ou quasi inexistence de sources documentaires, l'histoire des origines de cette abbaye reste très obscure.

Certains en font remonter la fondation par les Bénédictins au Xe siècle, lesquels auraient cédé la place aux Cisterciens, ou du moins adopté leur règle au XIIe siècle.Et, de fait, une abbaye de « Dei Villa » existait bien dans les années 1120 à 1130.

L'encyclopédie Gallia Christiana, éditée en 1716 par les Bénédictins, place cette fondation au début du XIIIe siècle ( 1209), probablement par Navarre, alors évêque de Couserans et légat du pape pour y combattre l'hérésie albigeoise, mais surtout dacquois d'origine, fils et frère de vicomtes de Dax puis oncle du vicomte de Tartas.

Tout comme celle d'Arthous, l'abbaye dépendait alors de l'autorité de l'abbé de la Case-Dieu dans le Gers, de l'ordre Prémontré, sans que l'on sache à quelle occasion et dans quelles conditions les Cisterciens cédèrent leur place aux Prémontrés.

Au XIIIe siècle, L'abbaye, possédait les seigneuries de Préchacq et Goos détachées de la vicomté de Tartas, et tenues directement du roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine. A ce titre les abbés exerçaient la basse et moyenne justice et les droits sur les deux paroisses. Elle devint même la nécropole des vicomtes de Dax jusqu'à la mort sans postérité du dernier vicomte de Tartas après 1312, auquel succéda la maison d'Albret dont la nécropole fut Casteljaloux.

Elle était également la nécropole privilégiée des notables du pays à tel point que le chapitre de la cathédrale de Dax dut s'élever contre cette pratique et à réclamer le tiers des biens et libéralités reçus des paroissiens de la ville qui s'y faisaient inhumer. Le conflit fut arbitré en 1233 par l'archevêque d'Auch, qui en accorda le quart pour l'avenir.


( photos Copyright © Bernard Napias et Emmanuel Badiola - in Histoire de Goos à travers ses vieilles pierres)


L'abbaye disposait de plusieurs fermes appelées « granges » comme à Herm, Oeyreluy, Seyresse, Boos et Donzacq, les prieurés de Seyresse et le Sen, et les d’hôpitaux de Boos et St-Just Ibarre.


Mais, en 1569, une incursion des troupes protestantes deMontgomery marque la première ruine de Divielle. L'abbaye est dévastée et brûlée,."n'y restant rien que les murailles et masures". " Tout le corps de ladite abbaye fut entièrement brulé et ruiné sans qu'il fut possible aux religieux qui estoient de ce temps de sauver de cet incendie que leurs personnes seulement". Alors que les moines avaient fui dans le bois de Thétieu , la charte de fondation, un grand nombre de titres constitutifs de la propriété et des privilèges de la Communauté, papiers, terriers, furent anéantis par l'incendie.

Plus de soixante dix ans plus tard, en 1642, Bertrand de Baylenx, Abbé de Divielle, dut solliciter une enquête royale du parlement de Bordeaux devant permettre à l’Abbaye de rétablir les titres justifiant de sa nobilité, droits et privilèges , en recueillant les témoignages des derniers survivants. Et c’est d'ailleurs en vertu de cette enquête qu’en 1778, le prieur et syndic de la Communauté, « fut maintenu dans la nobilité des fonds du monastère et autres en dépendant»

Une charte, cartulaire ou martyrologue de Divielle à été un temps évoquée par un certain Bertrand de Compaigne, avocat du Roy à Dax, qui la cite notamment dans son Diptyche ou catalogue des évêques de Dax en 1661, en livrant même des extraits qui se sont plus tard révélés n'avoir jamais existé , mais bien des faux.


Les constructions antérieures furent détruites ou réparées et l'église reconstruite.Au XVIIe siècle sur les fondements de l'ancienne dont il ne restait que les fondations . De fait, avant sa destruction relativement récente, on pouvait encore voir des bâtiments médiévaux restaurés plutôt qu'une reconstruction.

L’abbaye retrouva peu à peu sa prospérité toute relative puisqu'en 1747 il y avait plus que cinq religieux et quatre domestiques, trois en 1766, et cinq religieux dont trois y résidant et deux curés externes en 1767. Pourtant les Prémontrés se maintiendront jusqu'à la Révolution et la dissolution de la Communauté en 1791

L'abbaye devenue bien national est vendue aux enchères, et adjugée à Mme Domenger de Mugron pour 41900 livres. Devenue simple ferme de rapport pendant presque un siècle, elle est finalement donnée à l’Evêché d’Aire et de Dax par la fille du Baron d’Antin, veuve de M. Bernard Domenger. L’évêque d'Aire, Mgr Epivent, proche des religieux cisterciens de l'ordre des Trappistes de Melleray issus de la réforme dite de la « stricte observance », leur confie l’Abbaye.

Décrivant la vaste construction en 1855, l'historien A. Dompnier de Sauviac révèle que le clocher a déjà disparu et les trois quart des galeries du cloitre tombées. L'intérieur n'est plus qu'une exploitation agricole. Trois greniers à foins ont été aménagés dans la nef de l'église coupée transversalement par un mur et transformée en cellier. Il remarque un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur sud du transept devant donner accès au clocher, et quelques portes ogivales masquées sous les crépis. D'autres portes servent de passage aux animaux de labour dont la litière jonche les dalles des anciens corridors. Une pierre tombale près de l'entrée du cloitre lui est indiquée comme la sépulture d'un évêque .

Les Trappistes rachètent les bâtiments et le domaine de 150 hectares en 1869. La Communauté compte bientôt 32 religieux et frères convers, en grande majorité espagnols venant de l'abbaye de Notre Dame de Port-du -Salut, origine du fameux fromage qui sera également une production de Divielle.

L'abbaye,dont l'église est réédifiée et restaurée, devient alors une exploitation agricole moderne. Les religieux se consacrent principalement aux travaux agricoles après avoir défriché, et cultivent céréales, vignes et arbres fruitiers, plantent des pépinières de hêtres, frènes, chênes-liège ...et même des eucalyptus.


maquette reconstituant l'aspect de l'abbaye ( ©création Jacques d'Oliveira)

Après 1880 suivent des années difficiles résultant des lois anticléricales chassant de France de nombreuses congrégations . Ainsi, en 1886, le Dr Ch. Lavielle indique dans son Guide pittoresque et médical du baigneur à Dax, que l'église est toujours sous scellés, et les religieux en Espagne, à l'exception du Prieur et d'un ou deux frères. C'est alors un lent déclin. Le recrutement s'épuise. Divielle végète et périclite ainsi jusqu'en 1932 , date à laquelle la maison mère de Melleray en Bretagne, décide sa fermeture.

Les terres sont mises en métayage. Pendant un temps une famille s’installe dans le domaine et y poursuit la fabrication du beurre et du Port-Salut. Mais en 1934, l'évêque découpe l’ensemble du domaine en trois lots qu’il vend à des propriétaires exploitants. La conservation du patrimoine n'étant pas le souci des propriétaires, les bâtiments abandonnés sont démembrés et dépecés : tuiles et zinc des couvertures, bois des charpentes..... jusqu'à la démolition. au début des années 1950. Les pierres récupérées servent à la construction du pont sur le Louts et à empierrer les routes de la commune.
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Depuis, le temps a fait son oeuvre. Ne reste des anciens bâtiments que des ruines, pans de murs lézardés, monceaux de plâtras, et quelques ouvertures à meneaux. et une belle ouverture à arcades géminées, vestige de celles qui entouraient le cloître. On peut encore deviner l'emplacement de ce dernier dont il subsistait en 1900 une galerie couverte par une simple charpente reposant sur des colonnettes octogones en pierre tendre, mais sans trace de sculptures.

l’Association locale « Sur les pas du valet de cœur » ( en référence à La Hire natif du pays ) a reconstitué, à partir des ruines actuelles et des débris des constructions primitives, le schéma initial de l’abbaye dans sa configuration d'origine. Celle-ci reprend les dispositions générales des plus anciennes abbayes cisterciennes, les divers éléments s'y succédant dans le même ordre autour du cloitre et sa galerie ( parloir, hôtellerie, salle capitulaire, scriptorium, chauffoir, réfectoire des moines, cuisine, réfectoire des convers, logis abbatial à l'étage, église et ses deux chapelles latérales).

Toutes les ouvertures du rez de chaussée de la façade nord étaient en tiers-point. Deux salles au moins reçurent au XIVe s des voutes à arêtes soutenues par un pilier central . De deux autres salles, il ne reste pas assez d'assises conservées pour savoir si des voutes y prenaient naissance. La salle capitulaire comportait deux larges fenêtres ogivales ouvrant sur le cloître , chacune divisée intérieurement par un meneau formant deux ogives géminées surmontées d'une rose trilobée, qui peuvent dater du XIIIe siècle. Les voussures et colonnettes d'un appareil mélangé de brique et pierre tendre. larges de 1,60. Elles sont surmontées de deux rosaces aux nervures finement taillées, et encadrent une baie large de 2m15.


Seules les chambres du dortoir témoignaient d' aménagements postérieurs, vraisemblablement du XVIIe siècle.

L'existence de bâtiments antérieurs à l'arrivée des Prémontrés est attestée par certains des restes de constructions primitives caractéristiques de l'architecture du XIIe siècle, qui ont été réutilisés dans les constructions ultérieures. tels les longs cordons d'assises en grand ou moyen appareil . et deux fenêtres en plein cintre de 1m60 de haut pour 0,10 de large mais ébrasées vers l'intérieur à 0,60m. Au nord, le mur du cloitre, de 1m15 d'épaisseur, s'ouvrait par une porte à arc surbaissé pour donner passage à un escalier mettant en communication directe le transept de la chapelle et le dortoir placé au premier étage au dessus de la sacristie et de la salle capitulaire.


Un jour peut-être y seront découverts sous les hautes herbes, orties et broussailles envahissantes, les sarcophages et sépultures de dépouilles dormant ici depuis des siècles, comme celles des vicomtes de Dax et Tartas, tels Arnaud-Raymond depuis 1312, ou Arnaud depuis 1239, ou d'autres abbés et familles nobles de Dax et Chalosse.


tristesse de l'abandon


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dépendances, aujourd'hui exploitation agricole